Voici une synthèse de ce que l’on sait sur le silure et son impact réel sur les écosystèmes aquatiques français. Cette vidéo reprend certaines analyses scientifiques menées notamment sur la Garonne et la Dordogne. Quoi de mieux pour se faire un avis éclairé sur un sujet qui divise le monde halieutique.
Le silure glane : un géant controversé
Le silure glane (Silurus glanis) est le plus grand poisson d’eau douce d’Europe. Introduit en France dans les années 1970-1980, il a colonisé la quasi-totalité des grands bassins hydrographiques français. Pouvant atteindre plus de 2,70 m et dépasser les 130 kg, ce prédateur opportuniste suscite de vifs débats entre pêcheurs, scientifiques et gestionnaires de la biodiversité.
La question centrale : le silure menace-t-il les espèces natives, et en particulier les poissons migrateurs déjà fragilisés ? Pour y répondre, plusieurs études scientifiques ont été menées sur les bassins de la Garonne et de la Dordogne, des cours d’eau stratégiques pour les espèces migratrices amphihalines.
Les études scientifiques sur la Garonne et la Dordogne
Le bassin Garonne-Dordogne représente un terrain d’étude privilégié. Il abrite des populations de saumon atlantique, d’alose feinte et grande alose, de lamproie marine, d’anguille européenne et de truite de mer — autant d’espèces migratrices dont les effectifs sont en déclin depuis plusieurs décennies.
Des programmes de recherche pilotés notamment par l’INRAE, l’OFB (Office français de la biodiversité) et les fédérations de pêche locales ont permis de collecter des données sur le régime alimentaire du silure, son comportement de chasse et son impact sur ces espèces sensibles.
Ces études reposent sur plusieurs méthodologies complémentaires : examens stomacaux, analyses isotopiques stables (azote et carbone), suivi télémétrique des silures et des migrateurs, et observations vidéo au pied des ouvrages hydrauliques.
Les examens stomacaux : que mange réellement le silure ?
Les examens stomacaux consistent à analyser le contenu de l’estomac de silures capturés pour identifier les proies consommées. C’est l’une des méthodes les plus directes pour évaluer la prédation.
Les résultats montrent un régime alimentaire opportuniste et varié :
- Poissons : les cyprinidés (gardons, brèmes, chevesnes) constituent la base du régime alimentaire dans la majorité des cas
- Écrevisses : une part non négligeable dans certains milieux
- Espèces migratrices : des restes d’aloses, de lamproies et plus rarement de saumons ont été identifiés, en particulier chez les silures capturés à proximité des barrages pendant les périodes de migration
- Autres proies : oiseaux aquatiques (pigeons, foulques), rongeurs — bien que ces cas restent anecdotiques en termes de fréquence
Un point important : un estomac vide ne signifie pas que le silure ne mange pas. Le taux de vacuité stomacale est souvent élevé (40 à 60 % selon les études), car le silure digère relativement vite les proies molles comme les aloses.
La prédation au pied des barrages : un piège pour les migrateurs
C’est sans doute le phénomène le plus préoccupant documenté par les scientifiques. Les barrages et seuils créent des zones d’accumulation où les poissons migrateurs se concentrent en attendant de franchir l’obstacle. Ces zones deviennent de véritables « garde-manger » pour les silures.
Les observations menées sur la Garonne et la Dordogne montrent que :
- Les silures se regroupent au pied des barrages pendant les périodes de migration (printemps et automne principalement)
- Ils adoptent un comportement de chasse actif, se positionnant dans les courants en aval des passes à poissons
- Les aloses et les lamproies marines, qui s’épuisent en tentant de franchir les ouvrages, deviennent des proies faciles
- Certains silures ont été observés en train de capturer des migrateurs directement à l’entrée des passes à poissons
Ce phénomène est d’autant plus problématique que ces espèces migratrices sont déjà menacées par la fragmentation des cours d’eau, la dégradation des habitats et le changement climatique. La prédation par le silure vient s’ajouter à des pressions déjà considérables.
Impact sur les espèces migratrices
L’impact du silure varie selon les espèces concernées :
La grande alose
C’est probablement l’espèce la plus affectée. Les populations de grande alose sur le bassin Garonne-Dordogne ont connu un effondrement dramatique. La prédation du silure au pied des barrages, combinée aux difficultés de franchissement, pourrait jouer un rôle significatif dans ce déclin, même si d’autres facteurs (qualité de l’eau, surpêche historique) sont également en cause.
La lamproie marine
La lamproie est particulièrement vulnérable : sa migration est lente, elle se fixe sur les substrats pour se reposer, et elle est retrouvée régulièrement dans les contenus stomacaux des silures au pied des ouvrages.
Le saumon atlantique
Le saumon, déjà en situation critique sur ces bassins, fait l’objet d’une attention particulière. Si la prédation directe semble moins documentée que pour l’alose, les smolts (jeunes saumons en dévalaison) pourraient être exposés à la prédation lors de leur descente vers l’océan.
L’anguille européenne
Classée en danger critique d’extinction, l’anguille est une autre victime potentielle. Les analyses isotopiques suggèrent que l’anguille peut représenter une part notable du régime alimentaire du silure dans certains secteurs.
Les plans d’action : quelles solutions ?
Face à cette situation, plusieurs axes d’action sont envisagés ou déjà mis en œuvre par les gestionnaires et les scientifiques :
1. La continuité écologique
L’amélioration de la continuité écologique est la mesure la plus structurante. En facilitant le franchissement des obstacles par les migrateurs (passes à poissons modernisées, effacement de seuils, rivières de contournement), on réduit le temps de stationnement au pied des barrages et donc l’exposition à la prédation.
Des programmes sont déjà en cours sur la Garonne et la Dordogne, avec l’aménagement de dispositifs de franchissement plus performants et l’effacement de certains ouvrages devenus obsolètes.
2. Amélioration de la qualité des habitats
Restaurer les zones de frayères et les habitats de reproduction des espèces migratrices est essentiel. Des milieux en bon état écologique favorisent des populations plus résilientes, mieux à même de supporter une pression de prédation supplémentaire.
Cela passe par la restauration des berges, la lutte contre les pollutions diffuses, et la préservation des zones humides connectées aux cours d’eau principaux.
3. Réduction de la pression de pêche sur les migrateurs
Pour certaines espèces comme l’alose ou le saumon, des mesures de restriction ou d’interdiction de pêche ont été mises en place pour permettre aux populations de se reconstituer. L’objectif est de réduire la mortalité d’origine humaine pour compenser en partie la prédation naturelle.
4. Pêche expérimentale de régulation du silure
Des campagnes de pêche expérimentale ont été menées pour évaluer la faisabilité d’une régulation du silure, notamment au pied des barrages pendant les périodes de migration. Ces opérations visent à :
- Réduire localement et temporairement la densité de silures dans les zones critiques
- Collecter des données scientifiques (biométrie, contenus stomacaux, marquage)
- Évaluer l’efficacité de cette approche sur la survie des migrateurs
Les résultats préliminaires sont mitigés : si la capture de silures est techniquement possible, leur nombre et leur capacité de recolonisation rapide des zones traitées posent la question de l’efficacité à long terme de cette stratégie employée seule. Elle est davantage envisagée comme un outil complémentaire dans une approche globale.
Un débat qui reste ouvert
Il est important de souligner que le silure n’est pas le seul responsable du déclin des espèces migratrices. Les barrages, la pollution, le changement climatique, la surpêche historique et la destruction des habitats sont des facteurs au moins aussi déterminants.
Cependant, la prédation du silure vient amplifier des fragilités existantes, en particulier dans les zones de congestion au pied des ouvrages. C’est cette synergie de pressions qui rend la situation préoccupante.
La communauté scientifique s’accorde sur un point : la gestion du silure ne peut se faire qu’à travers une approche globale, intégrant la restauration des milieux, l’amélioration de la continuité écologique et, si nécessaire, des actions de régulation ciblées et évaluées scientifiquement.
Ce qu’il faut retenir
- Le silure est un prédateur opportuniste dont le régime alimentaire est dominé par les cyprinidés, mais qui consomme aussi des espèces migratrices
- La prédation au pied des barrages est le phénomène le plus préoccupant, car elle cible des espèces déjà vulnérables dans des zones de concentration
- Les aloses et lamproies semblent les plus impactées sur les bassins Garonne-Dordogne
- Les solutions passent autant par l’amélioration des milieux et de la continuité écologique que par la régulation directe du silure
- La pêche expérimentale est un outil complémentaire, pas une solution miracle
Le sujet mérite un suivi scientifique rigoureux et continu. En tant que pêcheurs, nous avons un rôle à jouer : mieux connaître les espèces, respecter les réglementations et participer, quand c’est possible, aux programmes de suivi et de collecte de données.







